Terre
de misère, terre surpeuplée, terre d'origine de centaines
d'émigrés qui viennent échouer sur les côtes
de Mayotte ou d'ailleurs, le plateau du Niumakele, à Ndzuani, est
aussi l'un des greniers des Comores. M'remani, l'un des principaux villages
de la région, connaît ce paradoxe. Entre cultures fourragères,
plantations vivrières et production de lait, le bourg essaie de
tirer son épingle du jeu. "M'remani est le poumon économique
du Nyumakele", déclare même un ancien ministre de ce
village devenu le grand marché de la région. Et pour cause
: c'est d'ici que provient le célèbre "lait anjouanais,
différent de celui importé d'Afrique de l'est, et qui coûte
moins cher mais est de qualité égale. Demandez aux connaisseurs
de la Grande Comore car ils sont tous unanimes que le lait de Ndzuani,
celui qui vient du terroir, est le meilleur !", s'enthousiasme Mohamed
Toybou, président de Neema ya lidzia la Nyumakele. Créée
en 2003, cette association d'éleveurs a ouvert une laiterie pour
améliorer la commercialisation du blanc breuvage. Située
à la limite sud du village, celle-ci occupe une partie des locaux
de l'ancien projet agricole Cader de M'remani. Un ensemble de quatre pièces
avec laboratoire de contrôle, espace de pasteurisation, chambre
froide et bureau.
Trois ans après la naissance de l'association, une Assemblée
générale a eu lieu samedi dernier en présence de
107 éleveurs. Une longue réunion qui a permis d'aborder
les difficultés auxquelles est confrontée l'association
et d'étudier les moyens d'y remédier.
En effet, après avoir suscité de grands
espoirs, Neema ya lidzia la Nyumakele a perdu en crédibilité.
"Les débuts de Neema n'ont pas été reluisants",
reconnaît d'ailleurs Mohamed Toybou. "Il y a eu beaucoup de
problèmes, de promesses non tenues, de manque de transparence sur
la gestion de la laiterie qu'on a fini par résoudre."
Aujourd'hui, des questions se posent et les 150 membres des débuts
ne sont plus que 80 pour la simple raison qu'à présent,
certains éleveurs préfèrent contrôler eux même
la chaîne de production et de vente du lait. Adhérent à
l'association, Soïfi Ousseine se demande ainsi s'il est toujours
sage de faire confiance à la filière : "Au début
on croyait s'enrichir grâce à la laiterie. Aujourd'hui, j'ai
l'impression que le projet qui devrait être pour nous les éleveurs
est dirigé par les gens de Initiative Développement (l'ONG
qui assiste l'association Neema dans le cadre du programme d'appui aux
éleveurs laitiers du Nyumakele, ndlr), qui veulent tout faire à
leur convenance. Ils négocient à notre insu. Nous ne gagnons
rien du tout. Chaque bilan est catastrophique, il n'y a toujours pas de
bénéfice. Il a fallu attendre cette année pour voir
un signe de rentabilité." Pour Y. Combo, un autre éleveur,
"vendre directement aux collecteurs de Ngazidja qui font le déplacement
ici, me permet de gagner le double de ce que l'association Neema propose.
Je ne vois pas pourquoi je m'entêterais à envoyer mon lait
à la laiterie qui l'achète à trop bas prix, et à
chaque fois on nous annonce des pertes."
Une vision des choses que Céline Martin, d'Initiative
Développement, ne partage pas, soutenant l'idée que "certains
éleveurs qui bénéficiaient de privilèges donnés
par l'ancienne équipe écartée ont du mal à
supporter les mesures draconiennes pour rentabiliser la laiterie."
Toujours est-il que l'association n'a pour l'instant pas réussi
à trouver un équilibre financier. Présentée
chaque mois à un comité de pilotage composé des membres
du Comité d'Administration de Nema et des partenaires, le résultat
reste en effet négatif sauf pour les mois de mai et juin. Après
une période de crise, la laiterie a repris ses activités
en mars 2005 en acceptant seulement le lait des membres de Nema et en
limitant à 50 litres par jour le niveau de collecte (pour assurer
des débouchés). La collecte est ensuite montée jusqu'à
100 litres par jour en juin, puis est redescendue à l'époque
des "je viens", car en cette période le marché
informel atteint un pic malgré une hausse du prix d'achat aux producteurs.
Le nombre d'adhérents a régulièrement augmenté
depuis mars 2005. "Il faut reconnaître qu'il y a un écart
entre la période de gestation du projet et sa pérennisation",
admet Céline Martin. "Nous sommes confrontés à
un problème de distribution que nous nous efforçons de résoudre.
Parfois on est obligés d'injecter des fonds propres pour que le
projet soit viable. Il va donc de soit que quelques éleveurs ne
voient pas d'intérêt tout de suite."
En lançant la production de yaourts, la laiterie
s'est diversifiée pour répondre à la demande du marché
anjouanais. "Nous vendons 50 % de la production à Ndzuani
et 50 % à Ngazidja", indique Daniel Mouhidine, directeur nouvellement
nommé. "Le marché mohélien reste très
limité jusqu'à présent." L'association souhaite
également développer sa commercialisation sur Ndzuani, notamment
en améliorant l'emballage des yaourts, et à Ngazidja, en
recrutant une personne chargée de développer les ventes.
Une mission de l'association est partie en ce sens cette semaine à
Moroni.
"Neema a été créée pour trouver une solution
aux difficultés des éleveurs pour vendre leur lait sur le
marché à un prix raisonnable", explique Mohamed Toybou.
"Le prix d'achat du lait est aujourd'hui plus élevé"
indique le président, qui ajoute que "les aides extérieures
vont maintenant aux groupements et associations, d'où l'intérêt
d'avoir une association qui fonctionne." Une assistance technique
est également proposée aux éleveurs : distribution
de plants de fourrages, conseils et aides pour l'aménagement des
parcelles, formations, aménagements pour accéder à
l'eau...
"La population de la région voit en ce projet un facteur développement
et de lutte contre la pauvreté du Nyumakele, la région la
peuplée des Comores qui se vide de sa population active à
la recherche de survie", estime Mohamed Toybou. "Si on avait
proposé ici trois initiatives pareilles, personne ne serait tenté
de défier le grand océan", assure le président
de Neema qui pense que "la période de stabilité se
dessine lentement mais avec beaucoup d'optimisme" pour l'association.
Et Nils Clotteaux, d'Initiative Développement, de suggérer
: "Les autorités doivent encourager ces efforts en contrôlant
les importations de lait car c'est seulement à ces conditions que
la production locale sera pérenne".
Kamal Ali Yahouda
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