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Dernière modification le : Lundi 28 Novembre 2005 à 17:40:20.

Mitsamihuli : La nostalgie du Galawa d’antan

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le journal des quatre iles de la lune

Mitsamihuli : La nostalgie du Galawa d’antan

Fermé depuis 2001, l'hôtel de luxe réouvre timidement ses portes. Mais le village de Grande-comore regrette la grande époque où les touristes et l'argent ne cessaient d'affluer.

Place Bariza, dans la medina de Mitsamihuli.
Idi (au centre) dit que c’est son père qui a gravé dans la porte “1751”, date estimée de la construction du bangwe (la place publique en shikomori).
A la grande époque du Galawa, Papa Claude faisait faire le tour de la ville aux touristes ; le bangwe, aujourd’hui symbole de cette époque pas si lointaine, était l’un des clous de la visite.

Mitsamihuli, place Bariza. Rares sont les portes de bangwe qui, comme celle-ci, portent leur date de naissance tatouée sous la chaux. 1751, dit l'inscription gravée dans l'arche. Les habitants ne s'en soucient guère mais cette précision a l'avantage de satisfaire les touristes qui, il y a quelques années encore, se pressaient chaque après-midi sur la place publique. "Papa Claude" y racontait l'histoire du bangwe en anglais, et quelquefois en italien, aux clients de l'hôtel Galawa, dont il était Directeur des relations publiques. "Il a calculé cette date en comparant les calendriers musulman et chrétien", explique aujourd’hui son fils Idi, âgé d'une vingtaine d'années. "C'est lui qui a inscrit la date." Quand Idi était petit, il se pressait avec les autres enfants autour des vacanciers : "Ils nous donnaient des stylos, des bonbons, des chocolats. On était tout contents."
Les bonbons n'étaient rien à côté des gains matériels dont a bénéficié le village pendant le fonctionnement de l'hôtel, de 1989 à 2001. Lors de l'ouverture, la société sud-africaine San International avait recruté 328 Comoriens dont environ 80% de Mitsamihuli, indique Darouèche Soilihi, ancien responsable de la réception de l'hôtel. Une véritable aubaine même si les salaires étaient plutôt bas. "Les plus qualifiés gagnaient 42.500 francs comoriens (86 euros, ndlr)", raconte Darouèche Soilihi. "Mais la plupart des gens recrutés n'avaient ni formation ni expérience. Au début, on n'avait pas le droit d'être malades et on avait que huit jours de congé annuel, mais on a fait une grève."

Cependant, moins d'un an plus tard, San International ferme l'hôtel et quitte les lieux. Le Galawa est ensuite repris par Sofitour, une autre société d'Afrique du Sud, qui relance ses activités en 1991. Les embauches au village sont moins nombreuses mais de meilleure qualité. "Environ 50% du personnel était de Mitsamihuli. Le salaire moyen était de 125.000 francs comoriens (environ 250 euros, ndlr), et certains atteignaient 300.000 francs comoriens (environ 600 euros)", explique l'ancien employé. "Les gens avaient un peu plus d'expérience et les nouveaux propriétaires les ont responsabilisés. Il y avait moins d'expatriés. Les chefs de la décoration, du spectacle, de la cuisine étaient cette fois comoriens."
Riches de cette manne financière, les réceptionnistes, aide-cuisiniers, serveurs, lingères et autres femmes de ménage construisent alors des maisons, paient la scolarité de leurs enfants, aident leurs jeunes frères et sœurs ou neveux et nièces à partir étudier à l'extérieur. Mais les revenus du village ne s'arrêtent pas aux salaires. Non contents de trouver des débouchés pour leur poisson, les pêcheurs se sont lancés dans l'artisanat. "Certains ont arrêté d'aller en mer pour sculpter des petites pirogues dans le mrizungu, un bois qui ne sert plus à grand-chose aujourd'hui. Les autres étaient satisfaits d'être payés à la fin de chaque mois. Ça leur permettait de gérer leur argent et d'avoir des projets", explique Darouèche Soilihi. Les femmes casaient fruits et légumes aux cuisines, le marché attirait les promeneurs, les taxis les transportaient… "Rien que les citrons jaunes et verts qu'utilisait l'hôtel, c'était énorme. Toute la rue Maluja était animée, il y avait des petits coins où on pouvait manger tout le temps. Maintenant, tout a fermé." Mitsamihuli faisait connaissance avec l'argent facile : les employés expatriés louaient des maisons et les touristes étaient prêts à débourser facilement des sommes qui ébahissaient les villageois. "Mon grand-père a vendu une calebasse en terre pour 25.000 francs comoriens (50 euros)", raconte Idi.
Mais l'empreinte laissée par le Galawa n'est pas seulement financière. Sofitour avait adopté une politique paternaliste qui lui donnait une place primordiale dans la vie du village. Les salariés et leur famille pouvaient être examinés par les médecins de l'hôtel, qui prenait également en charge l'achat des médicaments. Les portes de ce temple du luxe étaient ouvertes aux enfants des employés, ravis de se sentir privilégiés. "Mon père gagnait 300.000 francs comoriens et il avait beaucoup d'avantages", raconte Idi. "Parfois il me proposait de l'accompagner avec mes amis. On pouvait repartir avec des boissons."
Des hommes comme Papa Claude, entièrement dévoués au Galawa, contribuaient à créer des liens entre l'hôtel et le village. "Il rassemblait les enfants sur la place publique", se souvient Idi. "On devait lui poser des questions sur l'histoire ou la culture. Chaque enfant qui posait une question avait un cadeau. La plupart du temps, c'était des tricots ou des chaussettes avec écrit Galawa dessus." Professeur d'Italien au collège privé l'Olivier, Papa Claude emmenait les touristes italiens en visite dans l'établissement. "On discutait avec eux dans leur langue, on chantait leur hymne national… quand ils rentraient chez eux, ils nous envoyaient des cadeaux, des cahiers par exemple."

Après de nombreux rebondissements, le Galawa a été repris le 6 août par la société sud-africaine Legacy Hotels International, qui possède des établissements en Afrique du Sud, en Namibie et cherche à développer ses activités dans l'océan Indien. Selon son directeur général, une grande campagne de marketing a été lancée en Afrique du Sud, où les Comores restent une destination populaire. Le premier groupe important de touristes serait attendu pour le mois de septembre. L'hôtel emploie actuellement 180 personnes divisées en deux équipes qui travaillent actuellement deux semaines par mois chacune, en attendant que toutes les chambres soient rénovées… et que les clients soient là.

Tout s'est terminé le 26 août 2001. A l'annonce de la fermeture de l’hôtel, les réactions ont été variées : "Mon père, qui avait vraiment le Galawa dans son cœur, est resté bouche bée", affirme Idi. "Mais ma mère, qui travaillait en cuisine, s'est fâchée avec sa sœur. Aux élections législatives, elle n'a pas voulu voter pour un membre de la famille parce qu'il était du côté du gouvernement actuel, qu'elle juge responsable de la fermeture du Galawa. Pendant un bon moment elles ne se sont plus parlé."
Quatre ans après, les séquelles se font encore sentir. Des maisons sont restées inachevées, des anciens salariés sont endettés. Les plus qualifiés ont trouvé un autre emploi et un certain nombre sont partis en France, à Mayotte ou dans d'autres hôtels et restaurants de Ngazidja. D'autres font des petits boulots ou jouent les traiteurs pendant la période des mariages. Ce sont surtout les femmes qui restent sans travail, à Mitsamihuli, avec leurs enfants. "On était six à l'école privée", raconte Idi. "Ma mère a dû réduire les dépenses et mettre quatre d'entre nous à l'école publique. Et si mes parents travaillaient encore, je pourrais aller poursuivre mes études sans problème." Darouèche Soilihi raconte la disparition en mer d'un homme, qui s'était retrouvé sans ressource pour nourrir sa femme et ses enfants. "Il n'était pas pêcheur mais c'était la seule solution pour lui. On ne l'a plus jamais revu." Jusqu'aux mariages qui ont ralenti : "Avant, les célibataires trouvaient facilement à se marier. Les gens voulaient avoir un époux ou une épouse dans notre village. Ce n'est plus le cas aujourd'hui."

Les villageois suivent à présent d'un œil méfiant les péripéties de la réouverture de l'hôtel et la succession des repreneurs potentiels (lire encadré). "On ne comprend pas, on s'inquiète", confie Darouèche Soilihi. "Est-ce que ça va de nouveau fermer ? Et puis les gens de Mitsamihuli ne sont pas les premiers bénéficiaires alors qu'on a des gens formés, qui ont acquis une expérience. Aucun villageois n'est à un poste important." La mère d'Idi est retournée travailler mais n'y croit guère. "Elle ne touche que 4 euros (2.000 francs comoriens, ndlr) par jour et n'est pas payée les jours de congé", explique son fils. "Comme il n'y a pas beaucoup de clients, les 25 employés des cuisines tournent, ils sont au chômage technique presque la moitié du temps." La grande époque du Galawa reviendra-t-elle ?

Lisa Giachino
 
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