Mitsamihuli,
place Bariza. Rares sont les portes de bangwe qui, comme celle-ci, portent
leur date de naissance tatouée sous la chaux. 1751, dit l'inscription
gravée dans l'arche. Les habitants ne s'en soucient guère
mais cette précision a l'avantage de satisfaire les touristes qui,
il y a quelques années encore, se pressaient chaque après-midi
sur la place publique. "Papa Claude" y racontait l'histoire
du bangwe en anglais, et quelquefois en italien, aux clients de l'hôtel
Galawa, dont il était Directeur des relations publiques. "Il
a calculé cette date en comparant les calendriers musulman et chrétien",
explique aujourd’hui son fils Idi, âgé d'une vingtaine
d'années. "C'est lui qui a inscrit la date." Quand Idi
était petit, il se pressait avec les autres enfants autour des
vacanciers : "Ils nous donnaient des stylos, des bonbons, des chocolats.
On était tout contents."
Les bonbons n'étaient rien à côté des gains
matériels dont a bénéficié le village pendant
le fonctionnement de l'hôtel, de 1989 à 2001. Lors de l'ouverture,
la société sud-africaine San International avait recruté
328 Comoriens dont environ 80% de Mitsamihuli, indique Darouèche
Soilihi, ancien responsable de la réception de l'hôtel. Une
véritable aubaine même si les salaires étaient plutôt
bas. "Les plus qualifiés gagnaient 42.500 francs comoriens
(86 euros, ndlr)", raconte Darouèche Soilihi. "Mais la
plupart des gens recrutés n'avaient ni formation ni expérience.
Au début, on n'avait pas le droit d'être malades et on avait
que huit jours de congé annuel, mais on a fait une grève."
Cependant, moins d'un an plus tard, San International ferme l'hôtel
et quitte les lieux. Le Galawa est ensuite repris par Sofitour, une autre
société d'Afrique du Sud, qui relance ses activités
en 1991. Les embauches au village sont moins nombreuses mais de meilleure
qualité. "Environ 50% du personnel était de Mitsamihuli.
Le salaire moyen était de 125.000 francs comoriens (environ 250
euros, ndlr), et certains atteignaient 300.000 francs comoriens (environ
600 euros)", explique l'ancien employé. "Les gens avaient
un peu plus d'expérience et les nouveaux propriétaires les
ont responsabilisés. Il y avait moins d'expatriés. Les chefs
de la décoration, du spectacle, de la cuisine étaient cette
fois comoriens."
Riches de cette manne financière, les réceptionnistes, aide-cuisiniers,
serveurs, lingères et autres femmes de ménage construisent
alors des maisons, paient la scolarité de leurs enfants, aident
leurs jeunes frères et sœurs ou neveux et nièces à
partir étudier à l'extérieur. Mais les revenus du
village ne s'arrêtent pas aux salaires. Non contents de trouver
des débouchés pour leur poisson, les pêcheurs se sont
lancés dans l'artisanat. "Certains ont arrêté
d'aller en mer pour sculpter des petites pirogues dans le mrizungu, un
bois qui ne sert plus à grand-chose aujourd'hui. Les autres étaient
satisfaits d'être payés à la fin de chaque mois. Ça
leur permettait de gérer leur argent et d'avoir des projets",
explique Darouèche Soilihi. Les femmes casaient fruits et légumes
aux cuisines, le marché attirait les promeneurs, les taxis les
transportaient… "Rien que les citrons jaunes et verts qu'utilisait
l'hôtel, c'était énorme. Toute la rue Maluja était
animée, il y avait des petits coins où on pouvait manger
tout le temps. Maintenant, tout a fermé." Mitsamihuli faisait
connaissance avec l'argent facile : les employés expatriés
louaient des maisons et les touristes étaient prêts à
débourser facilement des sommes qui ébahissaient les villageois.
"Mon grand-père a vendu une calebasse en terre pour 25.000
francs comoriens (50 euros)", raconte Idi.
Mais l'empreinte laissée par le Galawa n'est pas seulement financière.
Sofitour avait adopté une politique paternaliste qui lui donnait
une place primordiale dans la vie du village. Les salariés et leur
famille pouvaient être examinés par les médecins de
l'hôtel, qui prenait également en charge l'achat des médicaments.
Les portes de ce temple du luxe étaient ouvertes aux enfants des
employés, ravis de se sentir privilégiés. "Mon
père gagnait 300.000 francs comoriens et il avait beaucoup d'avantages",
raconte Idi. "Parfois il me proposait de l'accompagner avec mes amis.
On pouvait repartir avec des boissons."
Des hommes comme Papa Claude, entièrement dévoués
au Galawa, contribuaient à créer des liens entre l'hôtel
et le village. "Il rassemblait les enfants sur la place publique",
se souvient Idi. "On devait lui poser des questions sur l'histoire
ou la culture. Chaque enfant qui posait une question avait un cadeau.
La plupart du temps, c'était des tricots ou des chaussettes avec
écrit Galawa dessus." Professeur d'Italien au collège
privé l'Olivier, Papa Claude emmenait les touristes italiens en
visite dans l'établissement. "On discutait avec eux dans leur
langue, on chantait leur hymne national… quand ils rentraient chez
eux, ils nous envoyaient des cadeaux, des cahiers par exemple."
| Après
de nombreux rebondissements, le Galawa a été repris
le 6 août par la société sud-africaine Legacy
Hotels International, qui possède des établissements
en Afrique du Sud, en Namibie et cherche à développer
ses activités dans l'océan Indien. Selon son directeur
général, une grande campagne de marketing a été
lancée en Afrique du Sud, où les Comores restent une
destination populaire. Le premier groupe important de touristes serait
attendu pour le mois de septembre. L'hôtel emploie actuellement
180 personnes divisées en deux équipes qui travaillent
actuellement deux semaines par mois chacune, en attendant que toutes
les chambres soient rénovées… et que les clients
soient là. |
Tout s'est terminé le 26 août 2001. A l'annonce de la fermeture
de l’hôtel, les réactions ont été variées
: "Mon père, qui avait vraiment le Galawa dans son cœur,
est resté bouche bée", affirme Idi. "Mais ma mère,
qui travaillait en cuisine, s'est fâchée avec sa sœur.
Aux élections législatives, elle n'a pas voulu voter pour
un membre de la famille parce qu'il était du côté
du gouvernement actuel, qu'elle juge responsable de la fermeture du Galawa.
Pendant un bon moment elles ne se sont plus parlé."
Quatre ans après, les séquelles se font encore sentir. Des
maisons sont restées inachevées, des anciens salariés
sont endettés. Les plus qualifiés ont trouvé un autre
emploi et un certain nombre sont partis en France, à Mayotte ou
dans d'autres hôtels et restaurants de Ngazidja. D'autres font des
petits boulots ou jouent les traiteurs pendant la période des mariages.
Ce sont surtout les femmes qui restent sans travail, à Mitsamihuli,
avec leurs enfants. "On était six à l'école
privée", raconte Idi. "Ma mère a dû réduire
les dépenses et mettre quatre d'entre nous à l'école
publique. Et si mes parents travaillaient encore, je pourrais aller poursuivre
mes études sans problème." Darouèche Soilihi
raconte la disparition en mer d'un homme, qui s'était retrouvé
sans ressource pour nourrir sa femme et ses enfants. "Il n'était
pas pêcheur mais c'était la seule solution pour lui. On ne
l'a plus jamais revu." Jusqu'aux mariages qui ont ralenti : "Avant,
les célibataires trouvaient facilement à se marier. Les
gens voulaient avoir un époux ou une épouse dans notre village.
Ce n'est plus le cas aujourd'hui."
Les villageois suivent à présent d'un œil méfiant
les péripéties de la réouverture de l'hôtel
et la succession des repreneurs potentiels (lire encadré). "On
ne comprend pas, on s'inquiète", confie Darouèche Soilihi.
"Est-ce que ça va de nouveau fermer ? Et puis les gens de
Mitsamihuli ne sont pas les premiers bénéficiaires alors
qu'on a des gens formés, qui ont acquis une expérience.
Aucun villageois n'est à un poste important." La mère
d'Idi est retournée travailler mais n'y croit guère. "Elle
ne touche que 4 euros (2.000 francs comoriens, ndlr) par jour et n'est
pas payée les jours de congé", explique son fils. "Comme
il n'y a pas beaucoup de clients, les 25 employés des cuisines
tournent, ils sont au chômage technique presque la moitié
du temps." La grande époque du Galawa reviendra-t-elle ?
Lisa Giachino |