Comment le 'recalé' du Lycée Galiéni est devenu le chef suprême d'un pouvoir dont l'œuvre reste encore aujourd'hui inégalée.
Dernière modification le : Lundi 2 Juillet 2007 à 08:23:22.
Ali Soilihi un président venu trop tot
GROS
PLAN
le journal des
quatre iles de la lune
Ali Soilihi
Un président venu 30 ans trop tôt
Comment le "recalé"
du lycée Galiéni est devenu le chef suprême d'un
pouvoir dont l'œuvre reste encore aujourd'hui inégalée.
Les photos d’Ali Soilihi
sont rares, et souvent de mauvaise qualité. Le CNDRS
(Centre national de documentation et de recherche scientifique)
de Moroni, qui nous a permis de publier cette photo ainsi que
celle de la page suivante, travaille actuellement à les
numériser. Voilà en tout cas un domaine dans lequel
l’héritage du “Mongozi” est très
réduit.
Ali Soilihi
a t-il défriché lui-même le chemin qui l'a conduit
au pouvoir ou a-t-il seulement su, mieux que tous les autres, saisir
les opportunités qui se présentaient ? 28 ans après
la disparition du “Mongozi” (le chef), ses fidèles
les plus proches n'ont pas encore résolu cette énigme.
Ce qui maintient le mythe. Seule certitude partagée aujourd'hui
par la génération qui l'a côtoyé, “Ali
Soilihi n'a jamais rien fait au hasard. Il avait toujours une idée
derrière la tête" admet Saïd Islam, le gouverneur
de la Révolution soilihiste à Ngazidja. Plus qu'une
idée, c'est un plan dont il a emporté avec lui le
secret. N'avait-il d'ailleurs pas annoncé dans un de ses
discours que rien ne sert de combattre lorsque le chef est pris
? Une manière de dire peut-être que son œuvre
se terminerait avec lui, le seul à l'avoir planifié
et donc à pouvoir l'exécuter. N'en déplaise
à ceux qui prétendent être ses héritiers.
De là à croire au destin tout tracé de "l'enfant
prodige" comme l'a soutenu sa mère en apprenant l'assassinat
de son fils, il n'y a qu'un pas que beaucoup se sont résignés
à franchir, faute de pouvoir fournir d'autres explications.
Pour Abdérémane Sidi, le directeur de cabinet d'Ali
Soilihi durant les trois années du régime, le "Mongozi"
était incontestablement en "avance sur son temps".
Il avait une culture qui forçait l'estime de sa génération.
Une connaissance générale, doublée d'une culture
politique au-dessus du commun. Dans le contexte colonial des années
50, où le savoir était un privilège, l'entrée
d'Ali Soilihi au lycée Galiéni, parmi les fils de
l'aristocratie locale et des parvenus de l'administration, était
une anomalie que seules ses qualités intellectuelles exceptionnelles
pouvaient justifier. Ali Soilihi ne pouvait donc être qu'un
génie, un surdoué doté par dessus tout d'un
talent d'agitateur confirmé.
Ses classes à Galiéni ne suffisent pas à gommer
l'handicap de ne pas faire partie de la bonne extraction sociale.
Sa réussite sociale et son ouverture d'esprit non plus. Pourtant
Ali Soilihi forçait l'admiration de sa génération.
"Il était le seul à fréquenter sans complexes
les wazungus." Son mariage avec la fille d'un grand notable
sans le consentement des parents de celle-ci défraya la chronique,
se rappelle un proche. Le profil parfait pour intriguer le pouvoir
en place. "Il faut faire attention à ce garçon"
aurait confié Saïd Mohamed Cheikh, le président
du Conseil du gouvernement de l'époque. Faut-il voir dans
cette mise en garde un quelconque lien avec cette sombre histoire
du télégramme anonyme annonçant au jeune lycéen
de 4ème le décès de sa mère en plein
milieu d'année scolaire ? N'empêche que l'auteur de
ce canular de mauvais goût a réussi à pousser
Ali Soilihi à interrompre ses études au lycée
Galiéni. Il n'en sortira pas affaibli. Bien au contraire,
il réalise son rêve de se convertir dans l'agriculture,
la voie royale pour pénétrer les masses populaires.
A 18 ans, le "recalé" du lycée intègre
la vie professionnelle et se passionne pour l'agriculture aux Comores,
avec un intérêt particulier pour la vocation des sols.
Il n'a aucun mal à trouver sa place au sein de l'administration
et devient le premier cadre "indigène" dans ce
secteur. Ali Soilihi creuse progressivement le sillon qui le rapproche
du monde paysan, qu'il réussit à organiser en coopératives
agricoles. Après une première mutuelle de producteurs
de coprah, puis une deuxième dans la vanille, le jeune technicien
agricole parfait sa connaissance du pays et expérimente des
nouvelles cultures qui assoient sa popularité dans les campagnes.
De ce contact avec le terrain et le peuple, Ali Soilihi construit
sans doute sa trajectoire vers le pouvoir. Une économie fondée
sur l'autosuffisance alimentaire, une organisation politique puisant
sa force dans les masses populaires contre les forces rétrogrades
qui sont, à ses yeux, la bourgeoisie et l'aristocratie.
Mais si Ali Soilihi ne cachait pas son aversion pour les "waka
pvema" (la bourgeoisie), il n'hésita pas pour autant
à se mettre à leur service. Député à
l'Assemblée territoriale, il accède au poste de ministre
de l'Agriculture dans le gouvernement du président Saïd
Mohamed Cheikh, son principal adversaire. En 1972, il est à
la tête du ministère de l'Equipement sous Saïd
Ibrahim. Cette décision prise contre vents et marées,
provoqua la colère des deux principaux partis siégeant
à la Chambre des députés qui s'unissent sous
la bannière de "Udzima" pour renverser le président
Saïd Ibrahim.
Si le Prince a perdu le trône, le ministre à l'origine
de la fronde parvint à ses fins : contraindre les "partis
de la bourgeoisie à s'unir pour permettre la formation à
l'opposé d'un parti tourné vers le peuple". Rien
n'est le fruit du hasard. Face à l'Udzima organisé
autour du président Ahmed Abdallah, Ali Soilihi anime le
Front National Uni (FNU) regroupant tous les partis "progressistes"
favorables à l'indépendance contre les partis "de
la bourgeoisie ". Une configuration bipolaire qui a servi de
tremplin à Ali Soilihi dans sa marche vers la Révolution.
Kamal'Eddine Saindou
Repères
“Il
imposait ses idées. Mais en fait ce n’étaient
pas ses idées : c’étaient les nôtres.”
Dini Nassur
6 juillet 1975. Déclaration
unilatérale de l’Indépendance des
Comores par Ahmed Abdallah.
3 août 1975.
Coup d’Etat de l’opposition emmenée
par Ali Soilihi.
Janvier 1976. Soilihi
devient président.
12 avril 1977. Dissolution
de l’administration.
20 juin 1977. Exécution
publique de Sulé Bwana, jugé coupable de
deux meurtres.
17 mars 1978. L’armée
tue neuf personnes à Iconi.
13 mai 1978. Soilihi
est renversé par Abdallah et les mercenaires.
29 mai 1978. Soilihi
est tué d’une balle dans le dos.
Une nouvelle administration. Soilihi a
divisé les Comores en 4 wilaya, qui correspondaient
aux îles, dirigées chacune par un muhafidh.
Chaque wilaya comprenait 3 bavu dirigés
par les liwali. Le pays devait enfin être découpé
en 55 mudiria, la circonscription de base de l’Etat
révolutionnaire.
“Il faut faire attention à
ce garçon”
S.M. Cheikh
La manière forte selon soilihi
Violence et rapidité faisaient partie de ses armes. Elles
l'ont finalement trahi.
Dictateur,
Ali Soilihi ? Adepte de la manière forte, il portait à
bouts de bras le tout jeune Etat comorien et concentrait les pouvoirs
entre ses propres mains. Décidé à bousculer
la population "pour son bien", il favorisait le débat
interne mais n'admettait pas de contre-pouvoir. Sa détermination
à aller jusqu'au bout quelles que soient les oppositions
rencontrées est sans doute à l'origine des dérives
du régime, mais aussi de son efficacité.
"A l'époque, on ne disait pas "dictateur" mais
"révolutionnaire" ", souligne Dini Nassur. "C'était
une période de guerre des blocs. C'est sûr que s'il procédait
comme ça aujourd'hui… Maintenant on connaît les vertus
de la démocratie… mais dans le contexte de l'époque,
je ne peux pas dire que c'était vraiment une erreur qu'il n'y ait
pas de liberté démocratique et de libéralisme. Pour
lui, c'était le développement qui ferait naître la
démocratie." "Il pratiquait une sorte de despotisme éclairé",
décrit de son côté Mohamed Dossar.
Plus que l'absence de démocratie, ce sont la violence et les excès
de la révolution qui ont rendu le régime impopulaire. Villageois
enfermés dans des citernes, notables humiliés, arrestations
arbitraires, bastonnades… Les Comités de base et commandos
Moissi ont multiplié les exactions. "On savait que des choses
allaient mal", raconte aujourd’hui le président de l'Assemblée
de l'Union, Saïd Dhoiffir, qui était alors coordinateur du
Comité national populaire. "On en parlait de temps en temps
au président. Il nous répondait qu'il allait essayer d'y
remédier mais que les commandos étaient peu instruits, qu'ils
se retrouvaient avec des responsabilités comme tombées du
ciel, et qu'ils avaient du mal à trouver un juste milieu. Et puis,
on avait l'impression que pour lui, ça faisait partie de la révolution.
Et nous n'arrivions pas à contrôler les comités de
base."
Les groupes de jeunes qui imposaient leur loi ont laissé des souvenirs
amers dans les villages. "J'ai été mis en prison quelques
temps car je n'étais pas d'accord avec le coup d'Etat", raconte
Ali M'sa, de N’tsudjini, le village du père d'Ali Soilihi.
"Les petits comités faisaient ce qu'ils voulaient dans le
village. C'était n'importe quoi, l'anarchie. Je me réfugiais
dans mon champs de bananes et je ne rentrais que la nuit. Si on se plaignait
au président le comité pouvait se venger. Alors les gens
ont fermé leur bouche."
L'opinion sera surtout choquée par l'affaire d'Iconi, où
les soldats de Moroni, venus au secours du Comité local, ont ouvert
brusquement le feu, tué neuf personnes et fait 142 blessés.
Les violences étaient physiques mais également verbales,
puisque Ali Soilihi désignait des "ennemis" à
combattre dans le cadre de la "lutte anti-féodale" :
notables, fonctionnaires, "charlatans"...
Au-delà des dérapages, Ali Soilihi ne reculait devant aucune
provocation pour imposer ses décisions. Créer une pénurie
de riz pour habituer les Comoriens au maïs produit sur place ; brûler
ou enterrer la viande sous les yeux des villageois pour les obliger à
l'acheter… "L'esprit était de terroriser un peu pour
amener les gens à penser qu'il n'y avait pas d'autre solution que
de changer de comportement", raconte Salim Djabir. “Avant,
les hommes brillaient par la paresse ", sourit Dini Nassur. "Soilihi
a dit aux jeunes : sortez-les des mosquées. On les a bousculés
un peu."
La révolution était-elle possible sans violence ? Selon
Dini Nassur, "la répression était un mal nécessaire.
On ne peut pas contrôler la révolution. Pour transformer
la société, il fallait qu'elle soit secouée."
Pas pour Mohamed Dossar : "Il y a eu beaucoup de violence inutile,
qui n'était pas en rapport avec ce que l'on demandait aux gens.
Ça a eu des effets pervers : ça a monté contre nous
des gens qui auraient du être de notre côté. On s'est
fait trop d'ennemis en même temps."
Sans compter que la cadence des bouleversements a vite essoufflé
la population. "Ali Soilihi s'est attaqué à trop de
choses en même temps", reconnaît Youssouf Saïd.
"C'est normal qu'il y ait eu des mécontentements”.
Pourquoi tant de précipitation ? "Parce qu'il s'était
rendu compte qu'il était condamné, parce qu'il touchait
les intérêts de la France. Il voulait transmettre à
d'autres ce qu'il voulait faire", affirme Youssouf Saïd. "Je
ne crois pas qu'il était sûr de sa chute", indique au
contraire Salim Djabir. "Ali Soilihi sentait derrière lui
une force réelle. La force des jeunes, du pouvoir, et celle des
pays de gauche qui le soutenaient. Il fallait en profiter pour ne pas
donner le temps aux réactionnaires de réagir. Il avait raison
: Abdallah, Kalfane (de grands commerçants, ndlr), la France travaillaient
à sa chute. Il pensait que s'il arrivait à réaliser
des choses, à terminer les mudiria, il y aurait une autodéfense
de la part du peuple. Aux Seychelles, qui ont appliqué le même
modèle administratif qu'Ali Soilihi et ont reçu son aide
militaire, les mercenaires ont été refoulés par la
population. Il avait une vision juste des choses : il fallait aller vite.
Mais le pays et les gens n'étaient pas prêts."
A la poursuite du "point de non retour", lancé dans une
course contre la montre et contre ses ennemis, Ali Soilihi était
coincé entre ce besoin d'aller vite et la lenteur d'évolution
des sociétés humaines. Il a perdu contre la montre…
mais le temps a tendance à lui donner raison. Des Comoriens malmenés
pendant la révolution se demandent si "on n'a pas besoin d'être
secoués pour se bouger". "Franchement", interroge
Dini Nassur, "est-ce qu'il vaut mieux le Pnud, qui attend que les
gens veuillent bien se former, ou bien Soilihi, qui leur a dit : "Excusez-moi
mais maintenant, il faut vous alphabétiser !" "
Autre époque, autres méthodes : "On n'est plus en 1975.
Toute réforme demandera beaucoup de temps, de communication, de
tact pour remporter l'adhésion populaire", souligne Youssouf
Saïd. Soilihi se préoccupait plus des résultats que
de l'adhésion populaire. Les Comoriens en ont payé le prix,
mais ils ont vu leur pays transformé en trois petites années.
Et ils en parlent encore.
L.G
Visionnaire incompris
On le prenait pour un fou, on le tient maintenant pour sage. Trente
ans après, sa vision des Comores tient toujours la route.
A Ndzuani, en juillet. Des hommes observent un
portrait de Soilihi... et dissertent sur sa politique.
"On n'a pas compris ce qu'il voulait faire. Maintenant, on regrette.
" Le commentaire est devenu banal : nombreux sont les Comoriens qui
se mordent les doigts d'avoir dansé à la chute d'Ali Soilihi.
"Beaucoup de gens se rendent compte qu'il y avait alors un projet
de société et une mobilisation autour de ce projet",
constate ainsi Mohamed Dossar, ancien membre du Comité national
populaire, actuellement Directeur national de l'environnement. "Maintenant,
le projet, c'est ce que la Banque mondiale veut faire…"
Des relations internationales aux repas du Comorien moyen, en passant
par l'organisation administrative, le contenu des programmes scolaires
ou le prêche du vendredi… Ali Soilihi avait une vision globale
des Comores, qu'il avait transformées en un vaste chantier. Sa
conception du développement et de la justice tenait compte de tous
les aspects de la vie sociale, économique, politique, administrative,
culturelle et religieuse. Et s'il lui est arrivé de se tromper,
la plupart de ses analyses s'avèrent, trente ans après son
accession au pouvoir, toujours pertinentes. Des problématiques
aujourd'hui cruciales pour les Comores, telles que le coût et l'efficacité
de la fonction publique ou les risques séparatistes, étaient
au centre de ses préoccupations.
"L'analyse qu'il avait fait de la société comorienne
reste d'actualité", estime Youssouf Saïd, lui aussi ancien
membre du Comité national révolutionnaire, à présent
vice-président de l'Assemblée de l'Union des Comores. "Aujourd'hui
encore nous souffrons de déséquilibres économiques,
géographiques, sociaux. Il cherchait à créer des
équilibres, à changer la nature de nos échanges avec
l'extérieur et à multiplier les échanges internes…"
Brutale et impopulaire, la dissolution de la fonction publique eut le
mérite de tenir compte des réalités du pays. "Il
voulait faire une fonction publique réduite mais de qualité,
avec des techniciens", indique Mohamed Dossar.
"Il n'y avait que trois grands ministères : extérieur,
intérieur, et un qui s'occupait de la finance et de la planification.
Et ça fonctionnait. Ahmed Abdallah, lui (président des Comores
de 1978 à 1989, ndlr), a réouvert les portes de la fonction
publique et quelques années plus tard la Banque mondiale est intervenue
pour dire qu'on ne pouvait pas continuer comme ça." Ali Soilihi
dénonçait une fonction publique budgétivore et peu
efficace héritée de la colonisation. La question n'est toujours
pas résolue. "On paie 80% des recettes de l'Etat pour pas
grand chose, puisque les fonctionnaires, mal rémunérés,
ne sont pas motivés", analyse M. Dossar.
La réforme de l'enseignement s'attaquait elle aussi à des
problèmes qui se posent de nos jours. "Ali Soilihi a fait
appel à des experts belges et canadiens pour élaborer un
système adapté aux réalités locales",
explique Dini Nassur, ministre de l'agriculture de l'île autonome
de Ngazidja et ancien membre du Comité national. L'école
primaire devait intégrer des travaux manuels, préparant
les enfants à suivre une formation professionnelle en alternance
et à passer un Bac technique, puis éventuellement à
poursuivre une formation à l'extérieur. L'objectif était
simple : à tout moment, l'élève devait être
capable, s'il quittait l'école, de s'insérer professionnellement
et d'être utile à la société. "Ces orientations
sont toujours valables", estime Youssouf Saïd. "Aujourd'hui,
le Comorien qui sort du Bac n'a aucune place dans la société.
Il faut développer l'enseignement professionnel." "Est-ce
qu'au bout de 30 ans on n'aurait pas pu arriver à consolider la
formation de techniciens capables de stimuler le développement
local ?", s'interroge M. Dossar.
Autre thème phare du régime : la décentralisation
administrative et économique, qui devait être matérialisée
par les mudiria. Ces blocs de bâtiments devaient couvrir chacun
les besoins de 3.000 à 6.000 habitants et rassembler tous les services
publics de base : état-civil, justice, répression des fraudes,
santé, éducation… Les mudiria devaient aussi jouer
le rôle de pôles de développement, avec notamment des
fermes modèles et la présence d'animateurs agricoles. Touché
de plein fouet par la sécession de Maoré, le président
estimait que la décentralisation constituait "l'antidote"
aux volontés séparatistes, explique Dini Nassur. "Il
disait que si le type de Niumakele a sa mudiria avec tout ce qu'il faut,
il n'écoutera pas les séparatistes." Ali Soilihi avait
conscience que l'unité de l'archipel -ou du moins de ses trois
îles indépendantes- était fragile… ce qui, après
la tentative de séparation de Ndzuani en 1997, renforce son image
de visionnaire. Réagissant à la remarque d'un leader des
Jeunesses révolutionnaires -"je me sens anjouanais avant de
me sentir comorien"-, il aurait prononcé une mise en garde
contre "le danger pour l'Union nationale", qui "viendra
de Ndzuani"… Son attitude à l'égard des îles,
et notamment de Mwali, montrait en tout cas un réel souci de ne
délaisser aucune portion du territoire. "On a joué
un rôle dans tout ce qui se faisait, du moins au début et
au milieu du régime", raconte Salim Djabir, secrétaire
régional mohélien du Pasoco avant la révolution,
nommé muhafir (gouverneur) de Mwali, puis liwali (responsable de
district) à Mutsamudu. "Jusqu'alors (durant l'autonomie interne,
entre 1945 et 1975, ndlr), Maoré et Mwali étaient négligées
pour des raisons électorales. Mais Ali Soilihi voulait un développement
harmonieux et responsable de tout le pays. Ce n'était pas seulement
Mwali. Iconi, le Nyumakélé… toutes les régions
étaient impliquées. Il n'y avait pas de parent pauvre, c'était
l'esprit même du changement. Les mudiria, c'était la vraie
décentralisation. La responsabilisation de toutes les régions
de façon égalitaire. Et puis il fallait convaincre les Mahorais…"
Au niveau international, "Ali Soilihi a été l'un des
premiers à mettre en application la coopération sud/sud",
estime Dini Nassur. "Il a refusé l'aide des Américains
et des Russes. Il a accepté l'assistance technique que proposaient
le Canada et la Belgique à condition qu'elles soient limitées
dans le temps. Surtout, les Africains sont venus et la Chine a apporté
une aide ciblée."
La coopération avec la Chine est d'ailleurs l'un des seuls acquis
dont Ahmed Abdallah ne se soit pas débarrassé précipitamment.
"Tout ce qu'Ali Soilihi avait fait, il fallait faire le contraire",
regrette Dini Nassur. "Je n'ai pas compris la démarche d'Abdallah",
complète Mohamed Dossar. "Ali Soilihi avait pris sur lui toutes
les décisions impopulaires. Abdallah n'avait qu'à partir
sur ces bases là. Mais non, on a jeté ce qui était
bon avec ce qui était mauvais. Ça va même jusqu'à
l'absurde : Soilihi avait introduit des briques en pierre stabilisée
pour les annexes de mudiria. Les bâtiments n'ont pas eu le temps
d'être couverts mais ils tiennent encore debout. Dans les années
80, les moules ont été vendus à Maoré pour
son programme d'habitat social." Ces mêmes briques sont aujourd'hui
réutilisées, notamment à Mwali.
Si le pays demeure marqué par l'expérience soilihiste, il
n'a réussi qu'à en tirer un parti limité. Les excès
du régime ont servi de prétexte pour effacer ses réalisations.
"La France a eu une révolution bien plus sanglante, mais elle
a su en tirer ses forces", constate Dini Nassur. "Pourquoi nous
a-t-elle aidés à bannir la nôtre ?"
Lisa Giachino
père fondateur
Soilihi a fait naître l'Etat comorien, en a construit
les routes...
Il a aussi marqué les consciences.
Les efforts pour effacer les traces de son passage n'ont que
partiellement réussi : Ali Soilihi n'a pas laissé
que l'utilisation des citernes comme prisons en guise d'héritage.
"Il a tracé toutes les routes, pas seulement entre les
villages mais aussi vers les lieux de production. Il a aussi développé
les moyens de transport, notamment maritimes", rappelle Dini
Nassur. Les mudiria n'ont pas joué le rôle qui leur
était dévolu mais abritent des établissements
scolaires primaires et secondaires. Les Comores doivent aussi au
président la scolarisation massive des filles comme des garçons
: c'est Soilihi qui a décidé de ne plus limiter le
nombre d'élèves admis en 6e. Le développement
des cultures maraîchères -avec notamment l'introduction
d'oignons produits sur place- est le fruit de son travail, avant
et pendant sa présidence.
Surtout, Soilihi est le père de l'Etat comorien et de sa
reconnaissance internationale, qu'il a légués malgré
lui à Ahmed Abdallah et ses successeurs. A l'extérieur,
il a obtenu la reconnaissance de l'indépendance des quatre
îles de l’archipel par l'Organisation des Nations Unies
(Onu), l'adhésion à l'Organisation de l'Union Africaine
(OUA, devenu UA), et a noué des liens avec les pays musulmans
qui ont débouché sur une adhésion à
la Ligue Arabe. Il a porté la question mahoraise sur la scène
mondiale et réussi à faire condamner l'attitude française
par la plupart des pays. Il a enfin su jongler avec la diplomatie
pour obtenir des aides et des prêts sans renoncer à
la souveraineté des Comores. La coopération avec la
Chine, qu'il a initiée, se poursuit encore. A l'intérieur,
il a tout simplement fait face à une indépendance
non préparée et au départ brutal de l'assistance
technique française. "Soilihi a réussi le pari
de maintenir le pays à bout de bras", souligne Mohamed
Dossar. "Il fallait faire face à des urgences importantes
telles que l'approvisionnement… mais il n'y a pas eu de famine,
on n'a pas sombré dans le chaos." Lors des deux catastrophes
qui ont marqué sa présidence, le massacre de Mahajunga
et l'éruption du Karthala, le jeune Etat a tant bien que
mal assumé son rôle.
Ali Soilihi a enfin marqué les consciences. "Il a montré
aux Comoriens qu'ils n'étaient pas seuls sur terre",
affirme Dini Nassur. "Il leur a fait prendre conscience de
certaines injustices et a fait naître un sentiment nationaliste",
pense Saïd Oiffir. "Il a sorti la jeunesse de son trou
et ouvert son esprit au développement", juge Ali M'sa.
La révolution, les discours du président, les craintes
mais aussi les espoirs qu'il a suscités ont laissé
des traces dans les esprits. A l'heure où "Un autre
monde est possible" est devenu un slogan international -celui
des altermondialistes-, beaucoup se retrouvent encore dans les idées
soilihistes. A défaut, souvent, de les appliquer.