On accuse souvent les médias de parler des barges qui sont en retard et jamais de celles qui arrivent à l’heure… Il faut bien reconnaître que quand on tente d’accoler les mots « Comores », « économie » et « développement », on a du mal à imaginer pouvoir aboutir à une image optimiste. Et pourtant ! Ce qui se passe sur la moitié sud de Mohéli pourrait bien changer (enfin !) cette étiquette de looser qui colle aux Comores comme une samara dans la boue au mois de février…
Dernière modification le : Jeudi 27 Décembre 2007 à 20:44:03.
Mohéli : le miracle économique aura-t-il lieu ?
Développement durable
Mohéli : le miracle
économique aura-t-il lieu ?
On accuse souvent les médias de parler des barges qui sont
en retard et jamais de celles qui arrivent à l’heure… Il faut bien reconnaître
que quand on tente d’accoler les mots « Comores », « économie »
et « développement », on a du mal à imaginer pouvoir aboutir à une
image optimiste. Et pourtant ! Ce qui se passe sur la moitié sud de Mohéli
pourrait bien changer (enfin !) cette étiquette de looser qui
colle aux Comores comme une samara dans la boue au mois de février…
Les associations de village, outil premier du développement
A Ouallah II, l’aventure a commencé par la création d’une
association de danse. La réussite de ce premier projet, pourtant anodin et sans
ambition, a donné des idées : « pourquoi ne pas aller plus loin en
essayant d’améliorer nos conditions de vie ? » C’est ainsi que
l’association de village s’est attelée à l’installation d’un réseau
d’alimentation en eau, d’un réseau d’électricité, et à la création d’une école.
C’est au nom de l’association que les habitants sont entrés en relation avec
diverses ONG internationales, allemandes, françaises… qui les ont aidés à
concrétiser leurs projets. Le village s’est retrouvé doté de ces
infrastructures qui, si elles ne fonctionnent pas 24 heure sur 24, n’en sont
pas moins opérationnelles quotidiennement, ce qui est loin d’être la cas dans
tous les villages des autres îles. Cela suffit à donner un minimum de confort.
Mais cette association de village a été beaucoup plus :
étant représentative de la population, elle devenait un interlocuteur pour
les bailleurs de fond et les O.N.G. Un interlocuteur particulièrement bien
informé (et pour cause !) sur les besoins réels des habitants, intéressé
à la réussite des projets et… laissant moins craindre « l’érosion »
des sommes destinées aux projets. Les détournements de fonds sont un sujet
de préoccupation constant pour les financeurs, aux Comores comme dans la presque
totalité des pays dont l’économie et le développement repose en grande partie
sur l’aide internationale. Ils sont probablement la cause de l’arrêt de nombreux
plans de développement. Ce mode d’aide au développement en contact direct
avec les populations concernées tend à se généraliser. L’efficacité y trouve
son compte : les projets ne reposent désormais plus sur des envies émanant
de bureaucrates décidant en lieu et place des habitants, mais sur des propositions
discutées et élaborées au sein de ces associations au cours de fréquentes
réunions. Le F.A.D.C. (Fond d’Aide au Développement Communautaire, financé
par la Banque Mondiale) va plus loin : les communautés concernées doivent
participer financièrement aux projets. Les populations, plus impliquées, sont
ainsi également plus « responsables » et surtout, perdent leur image
de populations assistées !
Un chapelet de structures touristiques
Le
« Complexe Hôtelier Baobabs », comme ils le nomment :
une coopération entre un privé (restaurant) et l’association de village
qui gère les bungalows.
Après Itsamia (pointe Est de Mohéli), premier village
à proposer des chambres d’hôtes, Nioumachoua (côte Sud) et Ouallah
II (côte Ouest) se sont équipés de structures d’accueil ces dernières
années. Devant le succès remporté, les autres villages ont emboîté le pas.
Ouallah I,Miringoni ainsi que Fomboni (deux initiatives
privées) se sont équipés à leur tour et peuvent maintenant accueillir les
visiteurs en leur offrant gîte, couvert et … activités touristiques. Chacun
a en effet mis en place un programme touristique basé sur les particularités
du village : Ouallah I et les Roussettes de Livingstone, Nioumachoua
et ses îlots, Itsamia et ses tortues, Ouallah II, sa plage, sa rivière et
la qualité de l’hébergement… Le système de bungalows construits selon une
technique traditionnelle importée de Madagascar s’est répandu après le succès
remporté par ceux de Ouallah II. Les entreprises privées s’y sont même mises :
l’hôtel Akmal, l’un des trois hôtels de Fomboni, la capitale de Mohéli,
a élaboré un ensemble de constructions basées sur un modèle un peu plus sophistiqué,
un peu plus confortable (un peu plus cher…) pour accueillir ses clients.
Les
entreprises privées renforcent l’offre proposée par les associations
de village. Hôtel Akmal à Fomboni
Mohéli est donc devenue la seule des quatre îles des Comores
permettant d’en faire le tour de village en village en ayant la possibilité de
s’héberger et de se restaurer sur place à des prix tout à fait raisonnables (10
euros la nuit par bungalow). La politique de prix est également un élément
moteur : ceux pratiqués en Grande-Comore ou à Anjouan sont nettement trop
élevés par rapport aux prestations proposées et au contexte environnant :
Madagascar, Mozambique, Zanzibar et Tanzanie où, par exemple il est possible de
se loger à partir de deux euros par jour et par chambre. Il est vrai que ces
pays ne disposent pas d’une monnaie indexée sur l’euro, système qui, s’il
assure la stabilité de la monnaie, pénalise les Comores dès que l’on parle de
concurrence régionale et rend quasiment impossible les exportations vers ces pays.
Un souci constant : l’environnement
Des
potagers bien ordonnés séparés par des haies naturelles : même
l’espace privé est soigné.
A Mohéli, on a vite
compris que l’environnement, particulièrement préservé des méfaits de l’occidentalisation
dont on peut constater les effets dévastateurs sur les autres îles, se devait
de protéger ce capital. Les plages sont particulièrement propres : pas
de canettes de boissons gazeuses, pas ou peu de déchets ménagers. Certes,
le retard économique de Mohéli y a été pour quelque chose. Il devient même
un atout majeur dans ce domaine : la cherté des produits occidentaux
vendus dans une pléthore d’emballages aussi inutiles que polluants les rend
inaccessibles aux faibles revenus des mohéliens.
Est-ce une cause ou une conséquence ? L’environnement
immédiat des habitations de Mohéli est un souci évident pour les villageois :
la façade de nombreuses cases est orné de minuscules barrières de bambou sur
lesquelles courent plantes et fleurs. Aux tôles ondulées et autres sacs de
riz découpés, on aura préféré, la plupart du temps, un mur de lauriers, de
végétation ou de bambou. Le visiteur de l’île ne peut qu’être frappé par le
soin mis à enjoliver l’environnement immédiat. Comme le constatent les élèves
de l’école française Henri Matisse de Moroni sur leur site internet :
« A Mohéli, les maisons sont terminées, pas comme chez nous ! »
Comme quoi, tout n’est pas qu’une question d’argent !
Mais la mesure la plus importante consiste sans aucun doute
à avoir réglementé très sévèrement les prélèvements de sable sur les plages.
C’est probablement pour ne pas connaître le même désastre écologique qu’à
Anjouan où l’utilisation du sable des plages pour la fabrication du béton en a
fait disparaître la presque totalité que Mohéli a pris cette décision. Anjouan
où le pillage des plages remonte au temps de la construction des médinas, un temps
où l’on était loin d’imaginer qu’un jour, ce sable deviendrait un élément aussi
important dans le développement de l’île. Cette décision est primordiale pour
l’avenir de Mohéli en tant que locomotive touristique pour l’ensemble
des Iles de la Lune (Mayotte comprise). En effet, outre qu’elle préserve ses
plages, centre d’intérêt primordial de l’homo touristicus, elle va
également freiner l’avancée du béton qui a défiguré les trois sœurs.
Cela sera-t-il suffisant ? Nécessaire, sans aucun
doute ! La nature et les villages préservés de Mohéli en font un
sanctuaire de la faune, la flore et la culture rurale comorienne dans ce
qu’elle a de plus authentique et de plus profond.
On se laisse trop souvent aller à penser que le développement
d’une région, d’un pays passe nécessairement par sa bétonisation. Les
constructions réalisées à Mohéli pour loger les touristes (évidemment plus
exigeants que les habitants en terme de qualité d’habitat…) prouvent le contraire :
il est tout à fait possible (et rentable puisqu’une telle construction coûte
moins de 1500 euros !) de réaliser des habitations de qualité, confortables,
en ne faisant appel qu’à des ressources locales, renouvelables, esthétiques.
Si l’on excepte le béton utilisé pour réaliser la dalle sur laquelle repose
le bungalow, en attendant qu’on ai trouvé là aussi une solution « locale » !
Les autres îles, Mayotte en tête, prennent un chemin radicalement opposé.
Ici, on construit un silo à ciment à Longoni pour faire face à la consommation
exponentielle de béton. Là-bas, les routes traversant les villages d’Anjouan
sont bordées de monceaux de parpaings, de gravier, de galets prélevés sur
ce qui reste des plages, bientôt utilisés à la construction de ruines qu’on
n’aura ni les moyens de terminer, ni même d’égayer par une couche de peinture…
Les bungalows de Ouallah 2 : un
modèle d’esthétique et d’intégration dans le paysage qui a fait des
petits.
Le parc marin, agent de cohésion entre les villages
Si la Parc Marin de Mohéli a pu voir le jour en 2001, c’est
en se reposant sur des propositions émanant des villageois eux-mêmes et sur des
structures existantes. Le principe de ce parc, original, repose sur sa
co-gestion avec les populations. Comment imaginer cette co-gestion sans une
structure villageoise représentative ? Sur les 16 personnes qui
constituent le comité de gestion du parc, 10 sont des représentants des associations
villageoises. Ce parc est pour l’instant l’élément moteur du développement
futur de l’île qui ne peut guère envisager beaucoup d’autres sources de revenus
que celles produites par le tourisme. Les exportations agricoles (vanille et
épices) fluctuent au gré des marchés internationaux qui ne sont en général
guère favorables aux pays producteurs.
Outre qu’il est le sanctuaire d’espèces rares (4 à 5000
tortues vertes, des fous et autres sternes sur l’îlot M’chaco à l’est de
l’île…), le PPM a également permis de faire prendre conscience à la population
du capital que représente la nature à Mohéli. Il a également poussé les
mohéliens à faire l’inventaire de leurs richesses sur terre comme dans
l’Océan : il fallait que chaque village mette en avant ses propres atouts.
D’où certaines frictions avec les moins bien lotis… Il faudra peut-être
envisager une mise en commun d’une partie des revenus du tourisme afin d’éviter
les frictions entre villages à fort potentiel, comme Itsamia et Nioumachoua et
les autres…
Le parc, d’une superficie de 404 km² (plus que la superficie
de Mayotte !) s’étend sur la moitié sud de l’île, de Ouallah I à Itsamia.
Les villages situés dans cette zone doivent donc travailler de concert. Au lieu
d’être contraignante, cette obligation renforce la cohésion : les villages
ont vite compris qu’il était plus productif de travailler main dans la main
pour exploiter un patrimoine qui reste un bien commun que de vouloir exister
seul.
A quand des projets touristiques communs entre les quatre
îles ?
Si l’on excepte le rôle déterminant de l’association Megaptera
dans la création du Parc Marin de Mohéli, avec toutes les conséquences
économiques pour les villages concernés, présentes et à venir, on attend
toujours des projets de développement touristiques communs entre les quatre
Iles de la Lune.
Et pourtant ! Chacune des quatre îles a un potentiel touristique
aussi évident que complémentaire : Grande-Comore avec (entre autre)son volcan, son cœlacanthe, Anjouan avec ses médinas, ses vestiges
historiques, son port, Mohéli sa nature, sa faune, sa flore et Mayotte avec
son lagon. Si aucune des îles ne peut raisonnablement prétendre rassembler
assez d’atouts pour attirer les touristes à elle seule, l’ensemble des richesses
accumulées dans chacune d’elle forme un ensemble tout à fait apte à retenir
l’attention des amateurs de destinations originales, loin des sentiers battus.
La Maison de la Roussette à Ouallah
1 complète l’offre touristique proposée par les villageois.
De qui doit venir l’initiative ? Même si l’on peut
imaginer que ce concept retienne l’attention d’investisseurs privés, l’action
politique est un préalable à toute action. Comment résoudre le casse-tête que
représente l’élimination des déchets sur les plages de Mutsamudu ou de Moroni
autrement que par une volonté politique réelle ? Comment harmoniser deux
réglementations aussi disparates que celles imposées d’une part par des normes
européennes bien éloignées des réalités locales et celles, floues et fluctuant
au rythme des gouvernements qui se succèdent aux Comores ?
Le modèle mohélien est-il exportable ?
Sur la côte Nord de l’île, entre
Fomboni et Miringoni : est-on encore aux Comores, ou quelque part
en Indonésie ?
C’est évidemment la première idée qui vient à l’esprit :
pourquoi ce qui semble fonctionner à Mohéli ne fonctionnerait-il pas sur les
îles sœurs ? Le concept de développement autour de communautés porte
ses fruits : exportons-le ! Pas si simple. Quand on pose la question
à Mohéli sous cette forme : « Pourquoi ne créez-vous pas des
partenariats avec des villages d’Anjouan pour partager votre expérience ? »,
la réponse est aussi simple que rapide : « Nous avons déjà bien
du mal à nous organiser entre nous !… ». A Anjouan, la réponse
est différente : « on tente de créer des associations, mais la
politique nous rattrape toujours… Ça finit toujours en dispute… »
Le sang des sultans batailleurs continue à bouillir dans les veines anjouanaises !
Plus les résultats obtenus à Mohéli seront probants, plus
les autres îles les regarderont de près et seront tentées d’imiter les
initiatives mohéliennes…
Et les politiques ?
Dans tout ce qui précède, il y a une grande absente :
la sphère politique ! Les représentants politiques ne sont présents,
discrètement, qu’au sein du F.A.D.C. Tous les projets ne reposent pas sur cet
organisme. Les associations de villages sont à même de gérer les projets en
partenariat direct avec les O.N.G. Jusqu’où les politiques accepteront-ils que
des pans entiers de l’activité de l’île (et non des moindres, puisqu’il s’agit
d’énergie, d’eau, d’enseignement et de santé !) échappent à leur
contrôle ? Sauront-ils se contenter de mettre ces succès à l’actif de leur
bilan même s’ils n’ont rien à voir dans ces résultats (ce qui reste une
pratique courante à travers le monde…) ?
La pharmacie communautaire de Ouallah est un exemple de
méthodes qui pourraient se multiplier. Les habitants avaient mis un place un
projet de centre de soins communautaire où les habitants pouvaient
s’approvisionner en médicaments. Ceux-ci sont arrivés, mais le Ministre de la
Santé a mis un veto à l’ouverture du centre, ce qui ne l’a pas empêché de faire
main basse sur le stock de médicaments pour le « rediriger » sur
Fomboni…
Mohéli possède deux atouts dans ce domaine : elle est
éloignée des « vrais » politiciens, ceux de Moroni ou de Mutsamudu.
Son image « d’île oubliée » la met, en partie, à l’abri des
manigances politiciennes. Ses succès l’ont amenée sur le devant de la scène
internationale (n’a-t-elle pas reçu, en 2002, le Prix "Équateur",
programme du PNUD (Nations-Unies) qui « honore les projets
communautaires représentant des efforts extraordinaires pour réduire la
pauvreté au moyen de la conservation etde l'utilisation durable de la biodiversité » ?) Quel
homme politique attaché à son siège se risquerait à « mettre des bâtons
dans les roues » à des projets qui obtiennent de tels résultats ?