La route du Sud à Anjouan.
Entre Sima et Moya. Une barque longe la côte à toute vitesse.
A son bord, déjà plus d'une dizaine de personnes. Nous avons
dû arrêter la voiture le long de l'étroite route pour
laisser passer le "Président" qui arrive dans l'autre
sens, précédé d'un simple véhicule militaire.
Nous regardons la barque s'éloigner vers Moya, but de notre voyage.
Quand nous reprenons notre route, entre les palmiers, nous appercevons
parfois la barque, que nous finissons par laisser derrière nous.
Un
peu plus tard, sur la plage de Moya,
un groupe de personnes étonne : généralement, cette
plage est déserte. Elles attendent. Une barque arrive. La même.
Tout se passe très vite. Des personnes entrent dans les vagues
et montent dans la barque. Un groupe reste sur la plage. Une fillette
d'une huitaine d'années pleure, seule, au milieu d'un cercle d'adultes.
Sa mère est montée dans la barque. Partie. La fillette est
prise en charge par des adultes. Il est probable que sa mère n'a
pas voulu prendre le risque de l'emmener pour un voyage qui reste hasardeux,
préférant la laisser eux soins de la famille, des voisins...
Cette scène, ou une autre, peut-être moins facilement dramatique,
se déroule presque quotidiennement à Anjouan. Aujoud'hui,
il reste encore à faire une halte à Domoni,
sur la côte Est, la plus proche de Mayotte.
Mayotte! L'Eldorado. Le mirage. Ce sont ainsi des centaines d'Anjouanais,
de Grands-Comoriens, de Mohéliens,
de Malgaches même (depuis quelques temps), qui rejoignent chaque
mois l'île de Mayotte, distante d'une soixantaine de kilomètres.
A tel point que c'en est presque devenu un moyen de transport "régulier".
Tous les utilisateurs n'ont d'ailleurs pas l'intention de rester à
Mayotte. Il s'agit aussi très souvent d'une simple visite à
la famille, installée sur l'île soeur. Enfin, soeur... n'exagérons
rien! Il faut dire que pour un Comorien, venir à Mayotte relève
du parcours du combattant. Quand toutes les "ficelles" ont été
utilisées, le kwassa-kwassa reste l'ultime recours, même
pour une simple visite de courtoisie!
Mais ce voyage vers le rêve et l'utopie n'est pas
sans danger. La mer reste une menace permanente, surtout pour des embarcations
sommaires, surchargées de surcroît. A six ou huit cents francs
la traversée (selon que l'arrivée a lieu le jour ou la nuit),
les passeurs sont prêts à faire prendre des risques à
leurs "voyageurs" pour augmenter la rentabilité. Ils
ont été à bonne école : entre sang contaminé
et vache folle, les riches états occidentaux montrent l'exemple.
Il y a également le kwassa-kwassa de luxe. Plus cher, mais plus
sûr : le nombre de passagers est raisonnable.
La parution du dernier
rapport de l'O.E.C.A. (Observatoire de l'Emigration Clandestine Anjouanaise)
nous donne l'occasion de revenir une fois de plus sur le macabre décompte
des victimes des accidents de kwassa-kwassa. Si je vous parle de kwassa-kwassa,
peu d'entre vous sauront de quoi je parle. En revanche, si je dis "boat-people",
des images de sauvetages dramatiques au large du Vietnam ou en mer de
Chine vous reviendront en mémoire. Des images de kwassa-kwassa,
vous n'en avez probablement jamais vu. Ils n'intéressent personne.
Trop loin? Non! Pas assez de morts, plus probablement. Du 7 juillet 2000
au 9 novembre 2001, les accidents de kwassa-kwassa n'ont fait "que"
47 morts... et 136 disparus!... 183 victimes en 15 mois. 183 victimes
avérées, car il est tout à fait concevable que le
chiffre réel soit plus élevé.
Un kwassa-kwassa est une barque, type "Yamaha",
habituellement utilisée par les pêcheurs locaux. La réglementation
française limite la charge de ce type d'embarcation à 8
personnes. Ce sont couramment 25 personnes qui s'y entassent entre Anjouan
et Mayotte. Voire plus. Leur nom vient d'une danse locale, rythmée
et très remuante qui évoque parfaitement les mouvements
de la barque sur les vagues. Ces migrations clandestines ne datent évidemment
pas d'aujourd'hui. Les choses ont empiré après 1992, date
à laquelle la France a eu la bonne idée d'imposer un visa
pour l'entrée des Comoriens à Mayotte. Visa évidemment
très difficile à obtenir. Quoi de plus tentant que l'interdit?
Si l'on interdit, c'est qu'il y a quelque chose à prendre. Il ne
faut pas oublier que la plupart des comoriens ont de la famille à
Mayotte. La polygamie renforce cette dissémination des familles.
Cette situation d'isolement administratif de Mayotte et de séparation
des familles n'est pas sans rappeler le "rideau de fer" entre
l'Europe de l'Est et de l'Ouest de 1961 à 1991. Même si les
candidats à l'exode ne sont pas la cible des "Kalachnikov".
Un pic d'immigration a été atteint en 1999,
au plus fort de l'embargo imposé à Anjouan.
Est-il utile de rappeler les raisons de cette imigration clandestine?
Un chiffre suffit : 45 euros. C'est le salaire "de base" à
Anjouan. Pour les chanceux qui ont un emploi, ce qui reste une exception.
A Mayotte, le SMIC "mahorais" tourne autour de 450 euros. Peu
de métropolitains accepteront un emploi au-dessous de 850 euros.
Certes, les besoins et les habitudes de vie sont différents, très
différents.
Et la France? Toujours prompte à étaler
Rousseau et Voltaire à la face du monde, que fait-elle? Elle se
tait. Elle organise des raffles dans les quartiers de Mayotte. Elle augmente
les budgets consacrés à la chasse aux clandestins. Elle
renvoie ces "illégaux" chez eux, par le premier bateau,
au terme d'une journée passée à même le sol
du centre de rétention. On commence à parler d'une "coopération
régionale" qui pourrait résoudre en partie le problème
en réduisant la "fracture" entre Mayotte et les pays
environnants (Comores, Madagascar...).
Mais comment concilier coopération régionale
et règlementation européenne pratiquement inapplicable dans
ces pays parce que bien trop onéreuse? En attendant qu'elle porte
ses fruits, ce qui n'est pas pour demain puisque tout est à faire,
que fait-on? Ce problème d'immigration, on le connaît pourtant
bien : en métropole, bien sûr, mais également en Guyane,
à la frontière avec le Surinam. Dans les Caraïbes françaises
où l'accident de boat people de cet hiver a rappelé que
ce problème des "réfugiés économiques"
concerne la France au premier chef, même si elle reste très
discrète sur ce sujet.
Jusqu'à maintenant, le député réunionais
Claude Hoarau
a été la seule personalité politique à s'émouvoir
de cette situation intolérable. Dans son intervention à
la Chambre des Députés, il attire d'ailleurs l'attention
sur les "dégâts colatéraux" de ces expéditions.
Il nous raconte comment des enfants sont jetés à la mer
parce qu'ils font trop de bruit et risquent d'attirer les gendarmes. Mais
là ne s'arrête pas l'horreur. Il arrive que les femmes posant
pied à Mayotte se fassent violer à leur arrivée,
sur la plage. Lors de la dernière session du tribunal de Mamoudzou,
on a eu à juger les auteurs de tels viols. Le récit de leurs
actes par les prévenus a déclenché des applaudissements
dans le "public". Enfin, pour en terminer avec ces récits
d'un autre âge, le 25 octobre 2001, un kwassa-kwassa s'est échoué
sur la plage de Majicavo, à quelques kilomètres de Mamoudzou.
"La vedette a été récupérée
par les villageois de Majicavo et ils ont infligé aux membres de
la filière une amende de 3000 FF. Le propriétaire du kwassa
kwassa a été averti par radio et a envoyé la somme
due le lundi 12 novembre."
Aucune voix ne s'élève à Mayotte
pour tenter de trouver une solution. Aucun responsable, aucun politique.
Pas un mot. La presse? Silencieuse. Seul centre d'intérêt
à Mayotte : la départementalisation, l'augmentation des
crédits envoyés par la France, par l'Europe... Une à
deux fois par an, le récit d'un accident de kwassa-kwassa est relaté
dans la presse locale : quand la barque coule dans le lagon et qu'on retrouve
les cadavres accrochés désespérement aux rochers.
Il faut dire que les anjouanais ont tout pour devenir des boucs émissaires
: ils sont étrangers (c'est à dire qu'ils n'ont pas de passeport
français), ils sont sans le sou et, par concéquence, c'est
dans leur communauté qu'on trouve le plus de "délinquants".
Ils n'ont, de plus, aucun moyen de se défendre, puisque sans droits.
La cible idéale.
Arrêtons ces récits avant d'être submergés
par le dégoût. Il n'empêche que si vous allez à
Anjouan, français de métropole ou mahorais, un sourire sera
là pour vous accueillir. Comme si de rien n'était... Comme
si tout cela n'était pas plus réel qu'un épisode
de "Marimar"...
Ce que nous aimerions, pour toutes ces victimes du progrès,
de la connerie et des instincts les plus bas, pour ces laissés
pour compte de la mondialisation, ce ne sont pas les trois minutes de
silence auxquelles ont eu droit les victimes des Twin Towers. Non. Ni
même une minute, ni même une seconde. Bien au contraire, ce
que nous aimerions c'est une minute de bruit, une minute de grand vacarme.
Une minute pour faire taire ce silence coupable, incapable de faire naître
une solution qui mette fin à ce massacre. Une minute pendant laquelle
on parlerait enfin de ces gens qui viennent mourir dans l'Océan
Indien, au milieu des dauphins, des tortues, dans l'eau bleue d'un lagon...
à l'ombre des cocotiers.
Les
accidents de kwassa-kwassa
Récit : traversée en kwassa-kwassa
E.T. / 19-03-2002
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