L'arrivée à Moroni peut réserver des surprises
peu agréables. Pout tout dire, lors de mes trois arrivées
par bateau, donc par le port, j'ai dû me heurter à un commissaire
de port irascible, anti-français et xénophobe. On ne dit
pas de telles choses à la légère, je vais donc
vous raconter ces trois arrivées...
2001 - Malango a
plus d'un an et toujours pas un mot sur Grande Comore! Ça ne
peut plus durer. Je prend donc un premier bateau à Mayote qui
m'emmène à Anjouan. Après avoir salué quelques
amis, je reprend la mer pour Moroni. Une nuit de bateau. Arrivé
peu avant l'aube, le bateau attend au mouillage l'ouverture des services
du port pour débarquer ses passagers. Je suis le seul européen
sur ce bateau. Suivant les indications d'un officier assistant au débarquement,
je me rend au bureau de l'immigration du port, le cherchant dans un
dédale de containers. Après avoir attendu une bonne demi-heure,
l'officier du port arrive, me fait pénétrer dans son bureau,
me demande mon passeport. J'ai pris mon visa à Anjouan, tout
logiquement puisque c'est mon point d'arrivée aux Comores. L'officier
dans une chemise barriolée genre touriste américain sous
les tropiques, peu représentative de sa fonction, n'apprécie
pas. Evidemment je ne comprend pas tout de suite. Mais il y a Comores
et Comores. Il est vrai que la crise indépendantiste anjouanaise
est encore toute fraîche, mais je ne vois pas très bien
ce que j'ai à voir là-dedans... Me voilà subisant
un discours anti-français d'où il ressort que tous les
malheurs des Comores viennent de la France et que les français
n'ont d'autre soucis que d'enfoncer les Comores dans le marasme économique,
que les français sont des mercenaires qui viennent semer le désordre
dans l'archipel et que... et que...
Je tente de lui
expliquer que, peut-être, les français ont d'autres préoccupations
que les tribulations de ces îles qu'ils sont sans doute près
de 90% à en ignorer l'existence même... Et le voilà
qui repart de plus belle. Je laisse passer l'orage n'ayant qu'une idée
en tête : je n'ai pas encore pris mon café! Finalement,
j'arrive à glisser que je suis journaliste, venu à Moroni
pour écrire "quelque chose". Ce qui a pour effet de
le calmer immédiatement. Je suis orienté vers un autre
agent de la douane qui fouille mes bagages et prend au passage un paquet
de cigarette extrait d'une cartouche achetée à Anjouan.
Ce n'est évidemment rien, mais ça énerve, malgré
tout! L'officer à chemise colorée m'accompagne jusqu'à
la sortie du port, devenu soudain très aimable. Un homme vient
à sa rencontre. Ils parlent en comorien et je ne saisi que quelques
mots... Soudain, l'officier reprend le français pour insulter
l'homme en employant des termes qu'on n'utiliserait pas pour parler
à un chien qui aurait fait sur nos chaussures... L'homme s'éloigne,
dépité. L'officier se retourne vers moi : "c'est
un anjouanais! Il n'a qu'à aller se faire ...". J'en reste
bouche bée. Alors, même ici, les anjouanais sont des parias!
Décidemment, il n'est pas bon d'être originaire de l'ile
"soeur" comme ils disent... Mais, lâchement, je me tais
: je n'ai toujours pas pris mon café et j'estime que ce ne sont
pas mes affaires. Je sors donc du port en me disant que je suis arrivé
dans une de ces républiques bananières où le droit
est à géométrie variable...
Mon premier café
était excellent! Mais j'ai renoncé à écrire
une ligne sur Grande Comore, me disant que la mauvaise impression ressentie
tout au long de ce premier séjour devait être le fruit
d'un hasard malheureux. Je reviendrai et trouverai forcément
quelque chose de positif à écrire sur cette ville...
2002 - J'ai
pris le "Zabull" à Mutsamudu pour rallier Zanzibar.
Quatre jours de mer en perspective sous un soleil radieux. Le bateau
est agréable, confortable, tout va bien. Une fois en pleine mer
après le départ d'Anjouan, j'apprend que nous faisons
escale une journée à Moroni. C'est peu, mais ce court
séjour forcé m'arrange bien. Même si on ne peut
pas tirer grand chose d'une visite d'une journée, j'espère
bien qu'elle va tempérer ma première impression. Le "Zabull"
entre dans le port de Moroni. L'officier du port, toujours le même,
monte à bord. Il a changé de chemise mais l'allure générale
est la même...
Un sourire narquois
aux lèvres, il prend la pile de passeports et regardant les quelques
occidentaux présents à bord. Illance : "Préférence
nationale! : les comoriens d'abord" tout en mettant les passeport
rouges sous les passeports verts. Il ne va pas recommencer quand même!
Et bien si! Il recommence! De nouveau le bureau aux murs verts, délavés,
la diatribe anti-française... Mon visa, pris une fois de plus
e toujours tout logiquement à Anjouan, expirait la veille. J'ai
beau lui expliquer que nous faisons escale et qu'à ce titre,
je n'ai pas à reprendre un visa, rien n'y fait. Finalement, je
lui lance calmement "Qu'à cela ne tienne, je vais remonter
à bord et attendre le départ du soir..." Ce qui le
met dans une rage noire : "Vous êtes tous les mêmes,
vous les français, vous vous croyez tout permis, etc, etc..."
Une fois de plus,
je n'ai pas encore pris mon café du matin... Une fois de plus
il me faudra attendre d'arriver à placer mon activité
professionnelle pour calmer l'énergumène... et pouvoir
finalement sortir du port. Il paraît que l'histoire ne se répète
jamais? Celle-là, si!
Pour le retour de
Zanzibar, je prendrai l'avion!
2003 - Je
dois rencontrer des artisans en Grande Comore pour la boutique de Malango.
Bateau, Anjouan... Cette fois-ci, je m'arrange pour ne pas prendre mon
visa à Anjouan : c'est peut-être ce qui le met en colère...
Parce que je sais que je vais retomber sur l'officier d'immigration
en chemise à fleurs! Et ça ne rate pas! Je suis arrivé
le soir. Les autorité du port conservent mon passeport, me demandant
de venir le récupérer le lendemain matin au port. Pratique
tout à fait illégale puisque le passeport doit rester
en possession du détenteur à qui il n'appartient même
pas : comme bien précisé sur celui-ci, il appartient à
l'Etat français. Mais pour illégale qu'elle soit cette
pratique est monnaie courante et ne porte pas à conséquence.
En général. Le matin, je me présente au port pour
récupérer mon passeport et prendre le visa. "L'officier"
attend dans une voiture banalisée devant les grilles du port.
Il m'appelle. Je suis étonné de le voir là à
m'attendre (depuis combien de temps?).
- Il nous faut deux photos d'identité : vous avez un photographe
là-bas, allez-y tout de suite...
- je ne comprend pas, ça fait plusisuers fois que je viens, vous
avez mon passeport entre les mains qui le prouve et jamais on ne m'a
demandé de photos d'identité?... Question banale et bien
légitime, me semblait-il.
Le voilà
qui embraye et prend la fuite avec mon passeport!
Mon sang ne fait
qu'un tour, je monte au bureau de l'immigration, en haut de la ville
et expose mon cas. L'officier, courtois, me fait patienter... Mais je
ne me sens pas d'humeur patiente, ces petites comédies rituelles
commencent sérieusement à me taper sur les nerfs :
- Si dans cinq minutes, mon passeport n'est pas entre mes mains, je
vais à l'Ambassade de France!
Les cinq minutes s'écoulent et je prend donc un taxi pour l'Ambassade.
Coup de téléphone de l'ambassade...
- Retournezà l'immigration et demandez M. Mchanghama, il va vous
arranger ça!
Effectivement, arrivé
au bureau d'immigration, le passeport est réapparu :
- Vous voyez; ce n'était pas la peine de vous énerver,
votre passeport est arrivé à peine cinq minutes après
votre départ!
Evidemment! J'explique à ce monsieur très courtois que
c'est la troisième fois que le commissaire du port me prend comme
exutoire de sa haine et que ça commence à me fatiguer.
Je demande à voir le fameux M. Mchanghama, bien décidé
à faire en sorte qu'une telle situation ne se reproduise pas,
persuadé que je vais avoir affaire à un officier responsable
et soucieux du respect des règlements en vigueur. Quand j'entre
dans son bureau, l'officier du port est présent. Je demande à
son supérieur le nom de l'ostrogoth afin de porter réclamation
à qui de droit.
- Si vous avez une réclamation à faire, c'est à
moi qu'il faut la faire.
Ça sent l'embrouille! Bien sûr! Et à quoi ça
servira? Non, je veux aller plus haut. Ces méthodes sont inacceptables.
Je suis, on le comprendra aisément, un peu excédé
par tout ce cinéma! Mais l'officier couvre son sulbalterne et
refuse obstinément de me livrer le nom de celui-ci! Le ton monte
et les noms d'oiseaux volent bas!
Je finis par partir
en claquant la porte en les maudissant jusqu'à la septième
génération, me jurant bien de ne plus remettre les pieds
dans cette ville de fous!
Et je n'ai toujours
pas écrit un mot sur Grande Comore! Il faudra bien que je m'y
mette, mais pour dire quoi?
Bien évidemment,
on ne juge pas une ville, un pays sur un aussi désastreux premier
contact, mais ça ne simplifie pas les choses. J'ai rencontré
par la suite des gens charmants et attachants qui ont, un peu, atténué
ce sentiment de colère qu'on ressent quand on est pris en otage
par une autorité à qui on ne peut rien faire comprendre
et qui utilise sa position de force pour vous imposer ses quatre volontés
! Mais une chose est certaine : plus jamais je n'arriverai à
Moroni par le port! Si je vais en Grande Comore, par agrément
ou pour le travail, ce n'est certainement pas pour passer mon temps
en démarches aussi stupidement stériles!